IA et souveraineté : l’Europe est-elle à la croisée des chemins ?
13 novembre 2025
D’après l’intervention de Jacques Moulin, Directeur général du Digiworld Institute, au Hub One Day.
Lors du Hub One Day, organisé le 14 octobre à la Maison de l’Environnement de l’aéroport Paris-Charles de Gaulle, les débats autour de la souveraineté technologique ont mis en lumière une conviction partagée : l’intelligence artificielle n’est pas qu’une innovation, c’est aussi une arme de puissance. Dans un monde redessiné par les algorithmes, l’Europe doit apprendre à conjuguer régulation, investissement et vision stratégique si elle veut peser dans la bataille mondiale du numérique.
- Révolution de l’IA : quand la technologie redéfinit le pouvoir
- L’intelligence artificielle, une force géopolitique
- Tech et politique : montée d’un nouvel ordre entre Big States et Big Techs
- L’Europe en retard dans la course mondiale à l’intelligence artificielle
- L’appel de Mario Draghi : un plan Apply AI pour la souveraineté technologique européenne
- Pour une Europe actrice de l’intelligence artificielle, pas simple spectatrice de la révolution numérique
Révolution de l’IA : quand la technologie redéfinit le pouvoir
On m’a récemment demandé de parler de la souveraineté de l’intelligence artificielle et de la manière dont elle transforme en profondeur la technologie, en y ajoutant une lecture géopolitique. Car oui, l’IA n’est pas seulement une rupture technologique : elle est devenue un vecteur de puissance et de domination. Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas une révolution de plus, mais un basculement de civilisation.
Le Digiworld Institute, que j’ai l’honneur de diriger, rassemble entreprises, chercheurs, collectivités et start-up autour d’une même conviction : il n’y aura pas de modernisation du système productif européen sans souveraineté technologique. L’Europe ne peut plus se contenter d’observer l’affrontement sino-américain : elle doit construire sa propre voie, en fédérant innovation, territoires et institutions académiques.
L’intelligence artificielle, une force géopolitique
Vladimir Poutine affirmait dès 2017 que « celui qui dominera l’intelligence artificielle dominera le monde ». Nous aurions dû l’entendre plus tôt. Car l’IA n’est pas qu’une innovation : c’est une technologie de pouvoir. Elle déplace les centres de gravité, redistribue l’influence et remet en cause le rôle même des États-nations.
Nous vivons, pour reprendre Edgar Morin, une crise civilisationnelle où le politique, l’économique, l’écologique et le numérique se confondent. Le philosophe Zygmunt Bauman l’avait anticipé : la société « liquide », façonnée par le numérique, dissout peu à peu les structures traditionnelles. L’extraterritorialité des plateformes, leur puissance normative, érode la souveraineté des États.
L’IA amplifie ce phénomène. Comme le souligne Giuliano da Empoli, « le pouvoir de l’IA n’a rien de démocratique, ni de transparent. Plus qu’artificielle, elle est une forme d’intelligence autoritaire ». En d’autres termes, nous assistons à une concentration inédite du pouvoir entre les mains de quelques acteurs privés et de quelques nations.
Tech et politique : montée d’un nouvel ordre entre Big States et Big Techs
La géopolitologue Asma Mhalla le rappelle : « la tech est politique ». Chaque innovation technologique obéit à un mobile idéologique, stratégique ou militaire. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est la constitution d’un nouvel ordre bicéphale, une alliance entre Big States et Big Techs, comparable à un Léviathan moderne.
Cet ordre redessine la carte du monde. La guerre de l’information, les IA génératives utilisées dans les campagnes de désinformation, les drones autonomes sur le front ukrainien, les manipulations électorales en Moldavie : partout, l’IA agit comme une arme d’influence et de contrôle.
Yuval Noah Harari l’avait prédit : nous passons d’Internet, technologie des flux et de la communication, à l’IA, technologie du comportement et de la prédiction. Ce basculement change tout. Nous ne sommes plus dans un espace de savoir partagé, mais dans un système d’orientation des comportements humains. La donnée devient une arme, et l’information, une frontière.
L’Europe en retard dans la course mondiale à l’intelligence artificielle
Alors que la Chine dispose d’environ 15 modèles d’IA générative et les États-Unis de plus de 40, l’Europe n’en compte que trois. Pire encore, notre continent représente 21 % des publications scientifiques mondiales sur l’IA, mais seulement 2 % des brevets déposés. Ce décalage n’est pas seulement technique : il est politique et culturel. Nous avons trop longtemps cru que la régulation pouvait suffire à compenser l’absence de puissance industrielle. Résultat : l’Europe régule pendant que d’autres innovent.
Pourtant, cette situation peut être retournée. Comme le dirait Churchill, « ne gaspillons jamais une bonne crise ». La rivalité sino-américaine crée un espace d’opportunité pour l’Europe. Car ni les États-Unis ni la Chine ne peuvent prétendre seuls à la stabilité mondiale. Une alliance euro-atlantique renouvelée, fondée sur la complémentarité des forces, pourrait redonner à l’Europe un rôle central dans la gouvernance technologique mondiale.
L’appel de Mario Draghi : un plan Apply AI pour la souveraineté technologique européenne
Dans son rapport du 17 septembre 2025, Mario Draghi a dressé un constat sévère : notre modèle de croissance s’essouffle, nos dépendances s’accroissent, et nous sous-investissons massivement (entre 800 et 1 200 milliards d’euros par an). Mais Mario Draghi propose une feuille de route claire : créer un 28e régime européen pour les start-up, concentrer les ressources sur quelques projets stratégiques (IA industrielle, semi-conducteurs, deep tech), aligner stratégie numérique et énergétique, et aller vers une fédéralisation partielle sur les sujets de souveraineté.
C’est dans cette lignée qu’a été lancé, le 8 octobre 2025, le plan Apply AI, destiné à faire passer l’Europe de la recherche à l’application. Son ambition : créer un écosystème européen de l’IA doté d’un milliard d’euros, 600 millions pour la recherche, et 200 hubs d’innovation numérique. Les priorités sont claires : santé, éducation, industrie, agroalimentaire, culture. Avec un objectif : faire de l’IA non pas une technologie de dépendance, mais un instrument de progrès humain et de puissance économique.
Pour une Europe actrice de l’intelligence artificielle, pas simple spectatrice de la révolution numérique
Les projections du Digiworld Institute montrent que, selon le scénario le plus optimiste, une adoption de l’IA à 70 % pourrait générer 1,5 point de PIB supplémentaire et 250 000 emplois. Dans le scénario inverse, le manque d’investissement et de coordination conduirait à une stagnation et à des pertes nettes. Pendant ce temps, l’Allemagne réduit son soutien à l’industrie des semi-conducteurs. L’Europe ne peut pas se payer le luxe d’attendre.
Nous devons changer d’échelle et de vitesse : repenser nos architectures d’algorithmes, encourager l’adoption industrielle, investir dans les infrastructures et surtout, inscrire la technologie dans un projet de civilisation. L’IA n’est pas seulement une question de compétitivité, c’est une question de souveraineté.
Pour l’Europe, il est temps de cesser de commenter la révolution numérique : il faut enfin la conduire.
