Redonner l’amour des sciences : clé de la féminisation des métiers tech

Par Eloïse Chatti

15 janvier 2026

Les inégalités professionnelles entre hommes et femmes demeurent aujourd’hui importantes, malgré les avancées législatives et sociales. Ce constat est encore plus frappant dans les métiers « techniques », souvent dits « masculins », comme l’informatique ou la technologie.

D’après La Grande École du Numérique, seulement 24% de femmes exercent dans les métiers du numérique. Des inégalités qui s’expliquent notamment par des stéréotypes de genre qui influencent très tôt les choix d’orientation scolaire et professionnelle, limitant ainsi l’accès des femmes à ces filières.

Pour mieux comprendre ces mécanismes, nous avons recueilli l’éclairage de Nadine Chatti, Responsable Mission égalité professionnelle au sein de Polytech Grenoble, qui nous partage sa vision approfondie des inégalités de genre dans les filières d’ingénieurs.

Dans les métiers techniques comme l’informatique et les systèmes d’information, on compte 36 % de femmes contre 57 % d’hommes. Source : INSEE
Dans les métiers techniques comme l’informatique et les systèmes d’information, on compte 36 % de femmes contre 57 % d’hommes. Source : INSEE

Une représentation genrée des métiers qui persiste encore aujourd’hui


La sous-représentation des femmes dans les filières techniques s’enracine dans des constructions sociales anciennes et persistantes, basée sur une représentation genrée de la société. Dès le plus jeune âge et encore aujourd’hui, ces représentations conditionnent les aspirations professionnelles des jeunes filles : elles sont moins incitées à s’intéresser à des disciplines techniques (sciences, robotique, bâtiment, etc.) mais s’orientent plutôt vers des filières dites « de soin », comme la santé ou la communication par exemple.

Selon Nadine Chatti, le système scolaire joue un rôle important dans ce constat, où certains enseignants, parfois moins à l’aise avec les sciences –car peu formés initialement – n’encouragent pas suffisamment les filles à poursuivre dans ces domaines : « des étudiantes m’ont confié que ce sont leurs enseignants qui leur déconseillaient de s’orienter vers une filière d’ingénieur, considérant que cela pourrait représenter un frein plus tard, notamment lorsqu’elles souhaiteront avoir des enfants », explique Nadine Chatti, avant de poursuivre : « dans l’enseignement primaire, beaucoup de femmes exercent, mais elles sont souvent peu formées aux sciences, car beaucoup n’ont pas fait de filière scientifique avant d’intégrer la formation de professeur. Ce manque d’aisance pour l’enseignement dans ces domaines peut les conduire à transmettre une image négative des sciences et plus particulièrement aux filles. C’est important de susciter le goût des sciences, de donner envie, et de montrer que c’est accessible, et ce, dès le plus jeune âge. »

Un contexte qui pèse ensuite dans les statistiques des écoles supérieures dotées de filières techniques, où les étudiantes sont moins nombreuses que les étudiants : “Dans notre filière technologie et santé à Polytech Grenoble, les femmes sont majoritaires, mais en informatique, elles représentent à peine 10 % de nos effectifs, ce qui démontre bien la forte représentation genrée des métiers encore aujourd’hui”.

Réforme du bac, poids de la famille, algorithmes… des éléments qui jouent également en défaveur de la féminisation des métiers techniques

Au-delà des stéréotypes de genre et des schémas sociaux, Nadine Chatti observe plusieurs autres raisons pour lesquelles les filles se détournent des métiers techniques, dont la réforme récente du baccalauréat : « la réforme du bac a eu un effet vraiment dommageable avec le retrait des enseignements obligatoires. Beaucoup de filles n’ont pas pris l’option maths au bac, et cela leur ferme les portes des écoles d’ingénieurs. On se rend compte que si on ne les oblige pas, elles ne choisissent pas cette voie toutes seules, car elles ne s’en sentent pas capables. ».

Par ailleurs, des freins s’exercent également du côté des proches, qui n’encouragent pas forcément leurs filles à poursuivre dans une voie technique. Un constat expliqué par une certaine appréhension des parents à laisser partir leurs filles explique Nadine Chatti : « au lycée, quand les filles ont de bons résultats, elles sont encouragées, donc le système fonctionne assez bien. Mais dès qu’il faut les envoyer dans des écoles supérieures dans une ville où elles ne peuvent pas rentrer tous les soirs, les familles bloquent souvent. »

Enfin, il est important de souligner que les algorithmes des réseaux sociaux, utilisés majoritairement par les populations étudiantes, tendent à renforcer les stéréotypes de genre : « Des études ont prouvé que les réseaux sociaux, grâce à leurs algorithmes, vont promouvoir des sujets techniques auprès des garçons et des sujets comme la mode ou la maternité auprès des filles. Ces biais sont dus à l’historique des données utilisées, majoritairement genrées. Ces algorithmes reproduisent un système social qu’on cherche à changer, rendant encore plus difficile de s’en affranchir », explique la Responsable Mission diversité de Polytech Grenoble.

Redonner le goût des sciences aux filles


Selon Nadine Chatti, pour améliorer la représentation des femmes dans les métiers techniques, il est essentiel d’adopter une approche globale qui réveille l’intérêt pour les sciences et la technologie dès l’école : « il faut montrer que ces disciplines sont accessibles et valorisantes, et travailler à déconstruire l’idée qu’elles seraient trop difficiles ou inadaptées pour les filles. » – Il est important de montrer des modèles de femmes scientifiques accessibles, humaines qui s’épanouissent dans leur domaine et auxquelles les filles peuvent s’identifier, plutôt que de mettre systématiquement en avant des femmes à la carrière éblouissante, considérée comme hors d’atteinte par une très grande majorité des filles.

Les organisations doivent ensuite jouer leur rôle pour créer des environnements inclusifs et non stéréotypés. L’accompagnement à la confiance en soi des femmes, la sensibilisation au sexisme ordinaire, la mise en place de pratiques équitables de recrutement et de rémunération sont autant d’éléments à renforcer.

Souvent freinées dans leurs démarches de négociation ou d’affirmation professionnelle, les femmes prennent peu de risques et osent moins au travail. Un constat partagé par Nadine Chatti, qui souligne les croyances limitantes qui empêchent les femmes de se réaliser professionnellement : « J’ai travaillé avec une entreprise de haute technologie, qui s’engageait contre le sexisme ordinaire avec des ateliers sur la charge mentale par exemple. Mais malgré tous ces efforts, ils devaient régulièrement ajuster les salaires, car les femmes demandaient systématiquement moins que les hommes lors des entretiens de recrutement. ».

La féminisation des métiers d’ingénieur est donc un levier indispensable pour répondre aux besoins d’innovation et de compétitivité dans un monde industriel en mutation. Si des progrès sont en cours, les chiffres démontrent qu’il reste un chemin à parcourir, notamment en agissant sur les stéréotypes, les pratiques éducatives et les cultures d’entreprise : « La France commence à réaliser qu’il faut redonner l’amour des sciences et de l’industrie face à la désindustrialisation. Il est important de dire que ces secteurs sont porteurs et offrent de vraies opportunités pour tous, mais surtout les femmes. Aujourd’hui, nous sommes encore dans une société qui promeut les règles de rentabilité financière à court terme. Construire une carrière pas à pas, brique après brique, est devenu moins attirant. Mais si on continue comme ça, on fonce droit dans le mur. » conclut Nadine Chatti.

Eloïse Chatti
Eloïse Chatti
Eloïse est Chef de produit réseaux & sécurité chez Hub One. Quand elle ne s'immerge pas dans les méandres de la technologie, Eloïse explore le monde, des rues pavées de l'Europe aux sentiers lointains des États-Unis, du Canada et du Brésil, où elle a même bravé la forêt amazonienne. Animée par une curiosité insatiable, elle aime découvrir les cultures locales et déguster leurs spécialités culinaires tout en se plongeant dans l'histoire de chaque pays qu'elle visite. Côté technologie, c'est son fidèle iPhone qui l'accompagne partout, gardant le lien avec ses proches et regroupant toutes ses applications préférées
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