5G industrielle : quelles promesses et quelles réalités pour l’industrie française ?

Par Jeremy Blanchemain

27 novembre 2025

Longtemps présentée comme la clé de voûte de l’industrie du futur, la 5G privée avance encore à petits pas en France. C’est l’un des constats qui s’est imposé lors du Hub One Day, organisé le 14 octobre à la Maison de l’Environnement de l’aéroport Paris-Charles de Gaulle, où experts et partenaires ont dressé un état des lieux lucide d’un écosystème en construction, entre ambitions technologiques, prudence économique et quête de cas d’usage concrets.

Une 5G industrielle en France encore timide, mais bien réelle


En France, la 5G industrielle avance à pas mesurés. Si l’on compte aujourd’hui environ 65 réseaux privés autorisés, le contraste reste saisissant face aux 1 690 déploiements recensés aux États-Unis et aux 77 000 en Chine. Cette différence traduit moins un retard qu’une approche plus prudente du marché français, où chaque projet s’accompagne d’une réflexion sur la sécurité, la souveraineté et le retour sur investissement. « La France avance avec méthode : chaque déploiement s’inscrit dans une logique d’usage et de valeur, pas dans une course au volume », explique Benoît Duchêne, Directeur de la BU Traçabilité chez Hub One. Une prudence qui reflète la structure du tissu industriel national (dense, diversifié, mais souvent composé de PME) et qui pousse les entreprises à privilégier les expérimentations locales plutôt qu’un passage immédiat à grande échelle.

Des expérimentations 5G privée concrètes dans l’industrie et la logistique

Sur le terrain, la 5G privée n’en reste pas moins un chantier en pleine effervescence. Depuis 2023, plusieurs sites pilotes se sont multipliés, notamment dans la logistique, l’aéronautique et la maintenance. Les industriels testent la connectivité ultra-rapide pour leurs chaînes de production, l’interconnexion des robots mobiles, ou encore le suivi en temps réel des flux dans les entrepôts. « On voit apparaître des projets très ciblés, souvent initiés par des besoins concrets de performance ou de traçabilité », souligne François Munerot, Directeur adjoint de la BL Mobile Pro, évoquant des gains déjà mesurables sur la fluidité et la visibilité des opérations. Ces initiatives visent à démontrer la valeur opérationnelle du réseau 5G avant de généraliser les déploiements. Les acteurs publics, de leur côté, encouragent ces démarches, notamment via l’Arcep et le programme France Relance dédié aux réseaux industriels.

Performances et potentiel d’usages : la 5G industrielle change d’échelle

Car au-delà de la vitesse ou de la latence, la 5G introduit surtout un changement d’échelle dans la connectivité industrielle. Elle permet de supporter jusqu’à un million d’objets connectés par kilomètre carré et de réduire la latence à une à dix millisecondes, des niveaux jusque-là inaccessibles. Ces performances ouvrent la voie à de nouveaux usages, comme les véhicules autonomes sur site, les opérations à distance ou les inspections automatisées. Mais dans un pays où le tissu industriel reste composé de nombreuses PME, la priorité demeure la même : comprendre, expérimenter, et surtout bâtir un modèle durable avant de se lancer dans le grand bain.

Une connectivité 5G pensée pour les usages professionnels


La 5G n’est pas qu’une simple évolution de la 4G. C’est une refondation de la logique même de la connectivité. Là où les générations précédentes de réseaux se contentaient d’améliorer le débit et la couverture, la 5G introduit une notion nouvelle : celle de réseau adaptatif, capable de s’ajuster aux besoins spécifiques d’un usage ou d’un secteur. « La 5G, c’est la première technologie conçue non pas autour de la performance, mais autour de la flexibilité », explique François Munerot. Cette approche transforme le réseau en une véritable plateforme d’usages, pensée pour accueillir aussi bien des flux massifs de données que des communications critiques en temps réel.

Network slicing : une architecture sur mesure pour chaque usage industriel

Cette flexibilité repose sur une innovation clé : le network slicing. En segmentant virtuellement le réseau, la 5G permet d’offrir à chaque application sa propre “tranche” de connectivité, avec des niveaux de sécurité, de débit et de latence calibrés selon les besoins. Dans l’industrie, cela ouvre la voie à une multitude de scénarios : pilotage de robots autonomes, maintenance prédictive, vidéo-surveillance instantanée ou encore gestion de flux logistiques complexes. « Chaque usage trouve sa place dans l’une des trois grandes familles de la 5G : le temps réel, la connectivité massive et le haut débit », résume François Munerot. Une architecture modulaire qui redéfinit la manière dont les entreprises conçoivent leurs systèmes d’information et leurs infrastructures de terrain.

Un réseau 5G fédérateur, pivot de la multi-connectivité

La 5G industrielle ne remplace pas les technologies existantes : elle les fédère. Dans les usines et les entrepôts, elle cohabite avec le Wi-Fi, le LoRa ou le Sigfox, pour offrir un continuum de connectivité à la fois robuste et homogène. Là où les réseaux étaient autrefois cloisonnés, la 5G crée un langage commun entre les capteurs, les machines et les systèmes d’exploitation. C’est là son véritable apport : la 5G est un réseau d’intégration. Elle relie ce qui, jusque-là, fonctionnait en silos. En rendant la connectivité transparente, elle abolit les frontières entre le monde physique et le monde numérique, posant ainsi les fondations d’une industrie pleinement connectée et pilotée par la donnée.

Objets connectés et 5G : Le chaînon manquant de l’industrie du futur


Derrière les promesses de la 5G industrielle se cache un maillon faible : celui des objets connectés. Car si le réseau est prêt à supporter des millions de connexions simultanées, les capteurs eux-mêmes manquent encore à l’appel. Dans l’univers professionnel, peu de dispositifs existent aujourd’hui pour capter les données fines du terrain à bas coût. Cette pénurie freine l’essor de projets d’envergure et retarde la constitution de véritables environnements connectés. Sans capteurs pas de données, et sans données pas d’usages.

Un marché des capteurs industriels en attente de cas d’usage

Le paradoxe, c’est que les industriels prêts à concevoir de nouveaux capteurs attendent encore des débouchés concrets, tandis que les entreprises utilisatrices peinent à identifier l’intérêt immédiat de ces outils. Ce « serpent qui se mord la queue », selon les mots de François Munerot, illustre la lente maturation d’un marché encore balbutiant. Pourtant, les technologies sont là : le Nb-IoT (Narrowband IoT) ou les réseaux LPWAN comme LoRa et Sigfox offrent déjà des solutions sobres et peu énergivores pour transmettre de petites quantités de données sur de longues durées. Mais la production de capteurs industriels reste insuffisante et la standardisation encore limitée, freinant l’émergence d’un écosystème de masse.

Jumeaux numériques : le cas d’usage qui propulse la 5G industrielle

Ce qui pourrait tout changer, ce sont les cas d’usage concrets. Parmi eux, les jumeaux numériques apparaissent comme un catalyseur naturel. En reproduisant virtuellement un site industriel, ils nécessitent une remontée constante d’informations issues du terrain (températures, mouvements, pressions, taux d’occupation), autant de données que seuls les capteurs peuvent fournir. « Quand un usage apporte une valeur tangible, la dynamique s’enclenche immédiatement », observe François Munerot. En d’autres termes, dès que la donnée devient un levier de performance mesurable, la technologie suit. Et avec elle, la promesse d’une 5G industrielle enfin pleinement exploitée, au service d’une observation fine et intelligente des environnements de production.

5G et logistique : des entrepôts connectés à plusieurs vitesses


Sur le terrain, la transformation numérique du monde logistique avance à des rythmes très différents. Certains entrepôts sont déjà à la pointe, dotés de systèmes robotisés pilotés en temps réel, là où d’autres n’ont encore franchi que les premières étapes de l’automatisation. Dans les exemples les plus avancés, l’humain a presque disparu des chaînes de traitement : les robots circulent, les capteurs communiquent et la donnée orchestre chaque mouvement. Mais ces modèles restent minoritaires. « Les entrepôts entièrement automatisés existent, mais ils représentent une extrême minorité », souligne Benoît Duchêne, qui évoque des géants comme Amazon ou L’Oréal parmi les pionniers du genre.

Vers des modèles hybrides alliant robotisation et connectivité 5G

La majorité du tissu industriel français évolue dans un modèle intermédiaire, où la technologie complète mais ne remplace pas encore l’humain. Dans ces entrepôts hybrides, la 5G privée et l’IoT s’intègrent progressivement : capteurs sur les quais, suivi des véhicules de cour, traçabilité des flux. L’objectif n’est plus de tout automatiser, mais de connecter intelligemment les opérations pour fluidifier la prise de décision et améliorer la performance. « Nous sommes encore au milieu du gué : la digitalisation progresse, mais elle reste une affaire de maturité opérationnelle avant tout », observe Benoît Duchêne. Une transformation progressive, souvent pilotée par des gains concrets (réduction des erreurs, anticipation des pics d’activité, optimisation des ressources) qui permettent de justifier les investissements.

Une dynamique d’investissement portée par la visibilité et la donnée

Les chiffres confirment cette montée en puissance : près de 40 % des responsables supply chain déclarent vouloir investir, d’ici trois ans, dans des solutions de connectivité numérique et de suivi en temps réel. Ces intentions traduisent une tendance profonde : la logistique ne cherche plus seulement à mécaniser, mais à voir et à comprendre en continu ce qui se passe dans ses installations. Les experts évoquent une vague d’adoption comparable à celle des ERP dans les années 2000 : une évolution qui prendra du temps, mais qui transformera durablement les modes de pilotage. « On n’est qu’au début d’un cycle long », reconnaît Benoît Duchêne, convaincu que la généralisation des jumeaux numériques et des outils d’analyse prédictive viendra ancrer la 5G au cœur des opérations logistiques.

5G industrielle : une révolution progressive mais structurante


Au terme de la table ronde, un constat s’impose : la 5G industrielle ne s’imposera pas par effet d’annonce, mais par maturation progressive. Loin des promesses spectaculaires souvent associées à cette technologie, son déploiement s’effectue par capillarité, projet après projet, site après site. « Ce n’est pas une révolution fulgurante, mais une transformation structurelle », résume François Munerot, pour qui la France avance moins vite que d’autres, mais avec cohérence. Chaque expérimentation réussie nourrit la suivante, dans un mouvement patient mais durable, où les usages précèdent désormais la technologie.

Une approche pragmatique adaptée au tissu industriel français

Cette prudence, certains y voient une faiblesse, d’autres une forme d’intelligence collective. Le tissu industriel français, largement composé de PME, ne peut se permettre les paris risqués. L’enjeu n’est pas d’adopter la 5G pour elle-même, mais de l’intégrer dans une logique de valeur : amélioration des performances, meilleure visibilité des flux, automatisation ciblée. « La question n’est plus de savoir si la 5G sera utile, mais où et comment elle le sera », observe Benoît Duchêne, pour qui les entreprises françaises, une fois convaincues de l’impact économique, adopteront la technologie à plus grande échelle.

Vers une industrie plus intelligente, connectée et souveraine

La 5G industrielle apparaît ainsi comme la colonne vertébrale d’une nouvelle ère : celle de la donnée en mouvement, de la décision en temps réel et de la production pilotée par la visibilité. En connectant machines, capteurs et systèmes, elle prépare le terrain à l’intelligence artificielle et à l’autonomie des processus. Mais les intervenants le rappellent : cette révolution restera humaine avant tout. Elle repose sur la capacité des entreprises à collaborer, à expérimenter, à apprendre. Une transition patiente, parfois invisible mais déjà en marche, et qui redessine sans bruit les fondations de l’industrie française.

La 5G industrielle s’impose lentement mais sûrement, comme un levier stratégique de compétitivité. Encore loin d’un déploiement massif, elle progresse par étapes, guidée par les usages concrets et la recherche de valeur plutôt que par la course technologique. En connectant les infrastructures, en fluidifiant la donnée et en préparant le terrain à l’intelligence artificielle, elle trace les contours d’une industrie plus agile et plus réactive. Derrière la prudence française, c’est une révolution silencieuse qui s’écrit : celle d’une connectivité pensée pour durer, au service de la performance et de la souveraineté industrielle.

Jeremy Blanchemain
Jeremy Blanchemain

Responsable produits BU Telecommunications

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