5G industrielle et défense : le nouveau front de la souveraineté technologique

Dans un contexte de réarmement stratégique et de recomposition des chaînes industrielles, la 5G industrielle s’impose peu à peu comme un socle technologique clé pour la défense. Lors d’une table ronde consacrée à ce sujet, experts télécoms et industriels ont mis en lumière une réalité désormais tangible : robotisation, fabrication distribuée, intelligence artificielle et maintien en conditions opérationnelles reposent de plus en plus sur des réseaux privés capables de transporter la donnée avec fiabilité, sécurité et faible latence. Derrière la promesse technologique, c’est toute une vision de la souveraineté industrielle et militaire qui se dessine.

« La bulle tactique mobile » : la 5G devient une infrastructure tactique déployable sur le terrain, et non plus uniquement une infrastructure fixe.
« La bulle tactique mobile » : la 5G devient une infrastructure tactique déployable sur le terrain, et non plus uniquement une infrastructure fixe.

5G industrielle et défense : pourquoi les réseaux privés deviennent-ils stratégiques ?


La table ronde part d’un constat que personne ne conteste vraiment : si la défense prend autant de place dans les discussions industrielles en ce moment, c’est parce que le contexte a changé, vite et en profondeur. La souveraineté n’est plus une posture politique, c’est une contrainte opérationnelle qui touche la production, les approvisionnements, les télécoms et le contrôle des données. Dans ce cadre, la 5G industrielle n’est pas une technologie de plus, elle apparaît comme un socle de connectivité nécessaire pour coordonner les process industriels et rester autonome.

Les enjeux de la défense nécessitent de rapatrier des chaînes d’approvisionnement, de rapprocher la production des besoins du terrain, d’intégrer robotique, capteurs et edge computing dans des environnements qui ne les attendaient pas. Tout ça suppose une connectivité autrement plus robuste qu’avant. Grégoire de la Crouée, Directeur Mobile Pro chez Hub One,  le résume ainsi : « le point commun à toutes ces données générées, c’est la manière de les transporter, le plus vite possible et de façon la plus sécurisée ». C’est précisément là que la 5G industrielle entre en jeu.

Dans les environnements militaires, la connectivité ne peut pas être pensée comme dans les réseaux publics traditionnels. Contrairement aux architectures civiles, les infrastructures doivent être locales, autonomes, résilientes, segmentées, embarquables, capable de tenir dans des conditions dégradées. Et le contrôle, sur les flux, les équipements, les fréquences, doit rester total. Mais la question ne se limite pas aux performances radio. Elle touche directement à la capacité à garder la main sur ses propres données et ses propres usages. La 5G industrielle est donc devenue un sujet de souveraineté autant qu’un sujet de performance.

Cas d’usage 5G privée : du terrain d’entraînement aux opérations industrielles


Un premier enseignement s’est imposé assez rapidement dans les échanges. La 5G privée ne vit plus dans des démonstrateurs ou des labos d’innovation. Elle est déployée, testée sur le terrain, dans des contextes industriels comme dans des expérimentations militaires. L’exemple du challenge CoHoMa, consacré à la robotisation de l’armée, illustre assez bien ce passage du concept à la réalité.

Les contraintes sur le terrain sont sévères : reliefs accidentés, zones boisées, masses métalliques, équipements en mouvement, flux vidéo haute qualité à faire remonter pour alimenter des traitements IA…  Dans ce type d’environnement, les solutions de connectivité traditionnelles montrent rapidement leurs limites. La table ronde rappelle que l’un des enjeux majeurs était de remonter « des images de très bonne qualité, sans perdre d’information ». C’est sur ce point précis que la 5G privée fait la différence. La couverture a pu être assurée sur une zone étendue, avec une continuité de service suffisante pour permettre à l’intelligence artificielle de fonctionner sur les détections de cible.

Ce qui a été démontré dans un contexte militaire trouve d’ailleurs écho dans d’autres secteurs. Un parallèle est établit avec le domaine portuaire : mêmes enjeux de fiabilité, même besoin de faire circuler des images sans perte, même nécessité d’interroger des bases de données en temps réel. Dans les deux cas, la 5G privée ne se distingue pas seulement par le débit. C’est la stabilité de la connexion qui compte. Autrement dit la capacité à faire circuler de l’information critique sans rupture ni dégradation, là où la donnée conditionne directement l’action.

Fabrication distribuée et 5G privée : vers une production au plus près du besoin


À côté des usages télécoms, la table ronde met en lumière une autre transformation, plus discrète mais tout aussi stratégique : la fabrication distribuée. Avec COSMYX, la 5G privée entre dans le champ de la production avancée. Les imprimantes 3D de l’entreprise ont été conçues pour fonctionner dans des environnements variés, avec une logique de déploiement au plus proche du terrain.

On insiste sur la logique qui a guidé cette conception. L’objectif n’était pas simplement de produire des machines performantes, il s’agissait de les intégrer dans un écosystème de production déployable, connecté et sécurisé. « C’était une évidence pour nous d’être capables de recevoir les informations pour produire au plus proche du besoin », explique-t-on. Ce qui impliquait d’anticiper des environnements où la connectivité peut varier fortement : selon les zones, les infrastructures disponibles, les contraintes opérationnelles.

D’où un choix délibéré : préparer les machines à recevoir différents modes de connexion (satellite, Wi-Fi, filaire, 5G). Parce que sur un théâtre d’opération comme dans une logique industrielle décentralisée, une production ne vaut que si elle peut être pilotée à distance et alimentée en données fiables.

L’intérêt de cette approche est double. D’un côté, elle raccourcit considérablement la supply chain : on produit localement des pièces ou des composants qui, autrement, auraient nécessité des délais d’acheminement incompatibles avec le terrain. De l’autre, elle permet de déployer des micro-usines, coordonnées à distance, avec des recettes de production certifiées et transférées d’une machine à l’autre. L table ronde décrit ainsi une « constellation de machines » capables de travailler de manière synchronisée, tout en restant physiquement dispersées. La production devient alors distribuée, mais pilotée de façon centralisée et sécurisée.

C’est dans le maintien en conditions opérationnelles que cette logique prend tout son sens. Produire rapidement une pièce de réparation sur place, maintenir un véhicule ou un outil en état de fonctionnement sans attendre la logistique : autant d’enjeux concrets qui donnent à la fabrication distribuée une portée qui dépasse son statut d’innovation. Le retour d’expérience ukrainien, évoqué lors de la table ronde, le confirme. Sur le terrain, la capacité à produire vite et localement n’est pas du confort, c’est un multiplicateur d’autonomie et de réactivité.

Bulles tactiques 4G/5G : les nouvelles architectures de communication de la défense


Contrairement aux réseaux publics, dans les environnements militaires on ne raisonne pas en réseau centralisé. On raisonne en « bulles tactiques » capables de se déployer, de se déplacer et de fonctionner indépendamment.

On décrit des architectures télécoms qui tiennent presque du changement d’échelle. Un cœur de réseau de quelques watts, pas plus grand qu’une boîte d’allumettes, capable de gérer un millier de cartes SIM et d’être emporté sur le terrain, y compris à dos d’homme. Cette miniaturisation ouvre des perspectives nouvelles. Elle permet d’imaginer des réseaux véritablement embarqués, adaptés aux contraintes de mobilité, de sobriété énergétique et de déploiement rapide. La 5G n’est plus seulement une infrastructure fixe ; elle devient une capacité tactique.

Les besoins militaires impliquent aussi un rapport différent au spectre radio. Là où l’industrie civile dépend d’attributions régulées, l’armée dispose de ses propres bandes de fréquences. Mais cela ne règle pas tout. Les environnements de conflit imposent des capacités de résilience face au brouillage, et donc des équipements capables de se déplacer dans le spectre lorsqu’une partie de la bande devient inutilisable. À cela s’ajoute un autre défi, celui de la synchronisation sans GNSS. La capacité à se positionner ou à faire fonctionner les réseaux sans dépendre des constellations satellites est devenue un enjeu critique, aussi bien pour les drones que pour les émetteurs eux-mêmes.

La bulle tactique ne se limite pas au transport radio. Elle doit aussi embarquer les services et les interfaces qui permettent aux soldats d’interagir avec les drones, les rovers ou les autres unités. Cette couche applicative devient un champ de développement à part entière. Les usages évoqués vont du pilotage d’équipements autonomes à la gestion de zones de sécurité, avec des parallèles établis avec certains usages civils, notamment portuaires. La 5G privée sert de colonne vertébrale à des systèmes dans lesquels la donnée, la vidéo et les interfaces machine doivent circuler avec une fiabilité absolue.

Cybersécurité, chiffrement et souveraineté : les promesses de la 5G pour la défense


Dans une table ronde consacrée à la défense, la question de la sécurité ne pouvait pas rester en arrière-plan. Mais le ton choisi n’est pas celui du catalogue de fonctionnalités. Il s’agit de comprendre ce que « secured by design » signifie concrètement et comment cette promesse tient face aux besoins réels du terrain.

La table ronde rappelle d’abord un point essentiel. Par rapport aux systèmes plus anciens, comme le TETRA ou certaines communications analogiques, la 5G apporte un niveau de chiffrement sensiblement supérieur. Les échanges entre le terminal, qu’il s’agisse d’un smartphone, d’un drone ou d’un rover, et la station de base sont protégés à des niveaux aujourd’hui très difficiles à attaquer. Cette première couche de sécurité est un progrès réel, mais ce n’est pas suffisant pour couvrir l’ensemble de la chaîne.

Le point de fragilité se déplace vers le backhaul, c’est-à-dire le transport des données entre le cœur de réseau, les services distants, les briques d’intelligence artificielle et les infrastructures connectées. C’est là que se joue la capacité à empêcher une prise de contrôle ou une interception malveillante. Le travail réalisé dans le cadre de CoHoMa 3 a précisément porté sur cette sécurisation du routage IP, afin d’éviter qu’un acteur hostile puisse retourner des équipements autonomes contre les forces déployées. La sécurité devient donc une architecture globale, non un simple attribut du terminal ou de la carte SIM.

Chez COSMYX, la sécurité prend une autre forme, mais répond à la même logique de souveraineté. Il ne s’agit pas seulement de protéger un flux radio. Il s’agit de garantir l’intégrité du fichier de production, de vérifier que la bonne machine produit la bonne pièce, dans la bonne quantité. COSMYX décrit une politique de chiffrement stricte, appuyée sur des mécanismes blockchain et des logiques d’interopérabilité avec les systèmes de sécurisation de ses clients. L’objectif : empêcher qu’un fichier soit altéré pendant le transit, garantir qu’une pièce ne soit produite qu’une seule fois si tel est le besoin, et éviter qu’une corruption de donnée ne crée une fragilité invisible dans la pièce imprimée. La sécurité ne conditionne pas seulement le flux, elle conditionne la fiabilité physique du résultat.

Industrie de défense et 5G industrielle : quel modèle économique pour passer à l’échelle ?


Il reste une question qu’on ne peut pas esquiver : celle du modèle économique.  Dans la défense, les enjeux sont stratégiques, mais les budgets ont leurs limites. La table ronde l’a rappelé sans détour : souveraineté ne veut pas dire chèque en blanc. La maturité des solutions, la solidité des fournisseurs et la capacité à faire coexister marchés civils et militaires deviennent des critères de sélection à part entière.

Anthony Seddiki, COSMYX, le dit avec franchise. Pour ses imprimantes 3D, le temps des preuves de concept est désormais dépassé. Les outils sont matures et entrent dans des phases de déploiement, même si le détail de ces déploiements ne peut évidemment pas être rendu public. Cette bascule est importante, car elle traduit un changement de statut. On ne parle plus d’expérimentations isolées. On parle d’une adoption progressive dans des contextes où la fiabilité et l’usage sont déjà validés.

La table ronde souligne un autre point clé, directement hérité du contexte ukrainien et des mutations récentes des armées. Les forces recherchent aujourd’hui des partenaires capables de vivre sur des marchés civils, afin de ne pas dépendre exclusivement de commandes militaires. Cela signifie qu’une partie de la R&D utile à la défense est désormais financée et portée par des développements civils. Ce modèle hybride favorise l’agilité, limite les dépendances et permet à des PME ou TPE de s’inscrire dans des trajectoires durables. L’innovation militaire ne se conçoit plus en vase clos. Elle s’appuie sur des briques duales, capables de circuler entre usages civils et besoins militaires.

Vers une 5G de défense plus mobile, plus intégrée et plus souveraine


En fin de table ronde, un constat se dégage nettement. La 5G industrielle n’est pas en train d’entrer dans le champ de la défense. Elle y est déjà et elle contribue à en redéfinir certains usages. Bulles tactiques, robotique embarquée, fabrication distribuée ou sécurisation des flux critiques : elle fournit un socle technologique capable de relier vitesse, autonomie et sécurité.

L’un des enseignements les plus intéressants de cet échange tient dans cette porosité croissante entre innovation civile et application militaire. Les besoins diffèrent, bien sûr, mais les briques technologiques convergent. Réseaux mobiles privés, edge computing, IA, capteurs, interfaces machine, contrôle qualité par caméra ou production distribuée forment un ensemble cohérent qui intéresse tout autant les ports, les sites industriels, les entrepôts logistiques que les forces armées. La défense agit ici comme un accélérateur d’exigence, pas comme un monde à part.

Tout n’est pas stabilisé. Les armées n’avancent pas toutes au même rythme, les besoins varient selon les milieux (terrestre, naval, aérien) et de nombreux défis techniques restent ouverts, de la synchronisation sans GNSS aux antennes métasurfaces, en passant par la maîtrise des composants sur des bandes spécifiques. Mais c’est précisément ce qui donne à cette phase son importance. Les choix qui se font aujourd’hui structureront les usages de demain.

Conclusion


À travers les retours d’expérience, la table ronde a montré que la 5G industrielle n’est plus un sujet périphérique pour la défense. Elle devient un outil de continuité opérationnelle, un levier de souveraineté et un accélérateur d’innovation duale entre civil et militaire. Dans un monde où la donnée conditionne de plus en plus la décision, la capacité à la transporter, la protéger et l’exploiter au plus près du terrain pourrait bien devenir l’un des nouveaux fondements de la puissance industrielle et stratégique.

Bérengère D
Bérengère D'HEUCQUEVILLE
Bérengère est responsable de la communication externe et des relations presse chez Hub One. Baroudeuse, c’est avec son sac à dos qu’elle aime parcourir le monde et dormir chez l’habitant parce que c’est pour elle le meilleur moyen d’aller à la découverte des autres, de s’imprégner de leur culture. Mais ce n’est pas pour cela, qu’elle n’apprécie pas de lézarder au bord d’une piscine, les doigts de pieds en éventail ! Pour mieux garder une trace de ses périples, Bérengère s’adonne à la photographie, qui d’un passe-temps s’est transformé en passion. Bérengère est aussi une maman qui n’hésite pas à aller encourager ses enfants et donner de la voix, tant au bord d’un terrain de foot que dans une salle de spectacle. Côté technologie, c’est de son Apple Watch dont elle aurait du mal à se passer. Outre le fait de lui permettre de garder le contact avec ce ou ceux qui compte(nt) le plus, cet objet est aussi le partenaire technologique de ses balades à pied et à vélo.
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